DELAPORTE Chloé, « Entre culture de la récompense et nécessité compétitive : socioéconomie des prix festivaliers français contemporains », colloque du RIRRA21 (Université Paul Valéry Montpellier 3) Films, festivals et mondes contemporains : pour une anthropologie du visuel, Montpellier (France), 13-14 octobre 2020

Cette communication aborde l’écosystème festivalier français (métropole et territoires ultramarins) à partir d’un point de vue socioéconomique. Les festivals jouent en effet un rôle central dans l’économie contemporaine du cinéma, en permettant la rencontre entre les différents acteurs de la filière et celle des œuvres et des publics, mais aussi en valorisant certains films parmi d’autres, organisant ainsi la circulation future des contenus dans les espaces marchands. La remise de « prix » constitue un élément nodal de ce processus de valorisation : si la sélection dans les festivals prestigieux fait déjà office de distinction, l’obtention de récompenses peut permettre à un film d’être acquis par un·e distributeur·rice, de circuler à l’échelle internationale, de trouver de nouveaux modes de diffusion et, ainsi, de nouveaux publics. La profusion de prix cinématographiques remis actuellement en France (de l’ordre de plusieurs milliers) témoigne non seulement du développement croissant des festivals compétitifs depuis le début des années 2000, qu’ils soient « physiques » (in situ) ou « virtuels » (en ligne), mais aussi plus largement d’une « culture de la récompense » qui irrigue toutes les sociétés industrielles libérales et capitalistes, pas seulement au sein des domaines culturels où les remises de prix croissent en nombre depuis la fin des années 1970.
La prégnance de cette culture de la récompense rend dominant (pour ne pas dire hégémonique) le modèle festivalier compétitif, mais cette dimension n’est pourtant pas systématique. Les acteurs appartenant à certains sous-champs – notamment ceux qui forment, par leur relative autonomie, des « territoires communicationnels » singuliers, tel le documentaire – apparaissent particulièrement rétifs à la mise en œuvre d’une « économie récompensatoire ». Cette volonté manifeste de ne pas placer les films et leurs fabricants·es dans des rapports concurrentiels, qui fonde la ligne éditoriale de plusieurs festivals (comme les États généraux du film documentaire de Lussas ou, hors du sous-champ documentaire, la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes), n’est toutefois pas évidente à « tenir » aujourd’hui, à l’heure de la raréfaction des soutiens publics. La remise de prix s’avère en effet souvent nécessaire pour attirer les financements privés et les partenaires socioéconomiques extérieurs à la filière cinématographique. Le festival documentaire Cinéma du réel, par exemple, se dit « contraint » de maintenir une dimension compétitive bien qu’elle ne sied pas à leur identité festivalière et à leur ambition de s’inscrire dans un territoire communicationnel non seulement documentaire, mais aussi « d’auteur ». La fonction des prix remis à Cinéma du réel est d’obtenir des sponsors, mais aussi de « capter » les films en conservant leur exclusivité, garantissant ce faisant la « qualité » du festival. Cette dernière passe en effet par sa « récompensabilité », autrement dit son « potentiel récompensatoire » : outre la renommée nationale et internationale d’un festival, la probabilité qu’un film y reçoive un prix est un critère prépondérant pour les réalisateurs·rices et les distributeurs·rices qui leur confient les films. Par-delà la définition d’une ligne éditoriale, la dimension compétitive relève ainsi, pour de nombreux festivals, d’une nécessité.
À partir de l’analyse de quelques cas d’étude festivaliers (compétitifs et non compétitifs), dont ceux cités plus haut, il s’agira dans cette communication d’une part de mettre au jour ce qui motive l’organisation de prix festivaliers, entre « culture de la récompense » et « nécessité compétitive », mais aussi, d’autre part, de montrer que l’élaboration d’une identité festivalière s’inscrit, elle-même, dans des rapports parfois concurrentiels entre festivals, où sélection, programmation, récompenses et calendrier se décident en fonction des autres événements. Adossée à une enquête de terrain en cours sur les prix et dispositifs récompensatoires français contemporains, qui repose notamment sur des entretiens avec des professionnels·les et des observations directes de cérémonies de remise de prix, cette communication envisage ainsi de façon un peu décalée « l’altérité festivalière » : dans ce cadre socioéconomique, « l’autre » qui apparaît est, avant tout, « l’autre festival ».