DELAPORTE Chloé, « De la représentation sociale au discours sociologique : les rapports de classe dans le cinéma de Frank Capra », colloque international de sociologie visuelle du GdRI OPus et du CR 18 de l’AISLF, La sociologie par l’image, Bruxelles, 28-29 octobre 2010

Frank Capra, immigré sicilien pauvre débarqué aux États-Unis au tout début du XXème siècle, a principalement réalisé des films évoquant la réalité sociale américaine. D’aucuns qualifient ainsi son œuvre de « cinéma social », s’appuyant alors sur les nombreux films mettant en scène, principalement, les rapports de classe entre dominants et dominés, soit, en l’occurrence, entre classe bourgeoise et classe ouvrière. Néanmoins, il nous semble que cette qualification du cinéma de Frank Capra, s’il ne s’agit pas de la nier dans sa totalité, est quelque peu réductrice. Nous proposons ainsi de nous interroger sur un possible glissement de l’interprétation de son œuvre, soit « de la représentation sociale au discours sociologique ». Il nous semble en effet que Capra élabore à travers ses films un discours critique sur les rapports de classe américains, se plaçant alors dans une posture proche de celle du sociologue. Plus qu’une simple représentation sociétale (avec toutes les précautions nécessaires à l’emploi de ce terme ; il est entendu que l’œuvre n’est pas à considérer comme un simple système représentatif mais bien comme un processus réflexif articulé autour d’une représentation, comme l’écrit par exemple Jacques Leenhardt), c’est bien à une discursivisation sociologique que s’adonne Capra à travers son œuvre filmique.
La trame narrative des films de Capra est le plus souvent constituée par l’irruption d’un personnage issu des classes populaires (masculin dans une immense majorité) dans un milieu bourgeois, à l’occasion d’un mariage, d’une amitié nouvelle ou encore d’une évolution professionnelle. Les films Platinum Blonde, It happened one night, Mister Deeds goes to town et Mister Smith goes to Washington se rejoignent ainsi en plusieurs points, en cela qu’ils mettent tous en scène un personnage brutalement sorti de son milieu pour le confronter aux classes bourgeoises et aristocratiques américaines. Nous proposons, pour argumenter notre propos, de nous appuyer sur l’existence d’un réseau sémantique propre à l’œuvre de Capra, élaboré grâce à la récurrence de figures identiques qui traversent ses films. Ainsi, nous pouvons observer que certains dialogues caractéristiques d’une mise en scène des rapports de classe, certaines scènes mêmes, sont similaires d’un film à l’autre. Une scène de Platinum Blonde, réalisé en 1931, est particulièrement intéressante parce qu’elle est reprise dans un autre film dix ans plus tard, Mister Deeds goes to town. L’auto-citation de Capra sert ici à instaurer une figure iconographique que ses aficionados assimileront comme une raillerie des conditions de vie luxueuses des classes bourgeoises. Ces figures iconographiques alimentent toutes la thématique de la lutte des classes et la difficulté d’en changer ; Capra, ici, n’est pas dans la simple représentation, ce réseau sémantique servant d’élément discursif.