Usages discursifs de la frontière générique

DELAPORTE Chloé, « Usages discursifs de la frontière générique dans le cinéma étasunien : autour de Dr. Strangelove, Rosemary’s Baby et Kaboom », VIIèmes rencontres « Droit et cinéma : regards croisés », Frontière(s) et cinéma, La Rochelle, 27-28 juin 2014
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Envisageant, dans une perspective pragmatique, le « genre » cinématographique comme une catégorie de l’interprétation filmique, soit comme le produit d’une construction sociale, je propose dans cette communication de réfléchir aux usages discursifs que peuvent faire les cinéastes des « frontières génériques ». Je prendrai pour objet d’étude une cinématographie nationale fortement structurée par le système de classification générique des films (tant au niveau de la production que de la réception) : le cinéma américain. Les hybridations génériques sont fréquentes à Hollywood, mais celles-ci restent le plus souvent cloisonnées à des appariements normés, entre des genres « habitués » à se rencontrer (western et film épique, aventure et action, comédie et romance, etc.). Certains cinéastes ont cependant proposé, tout au long de l’histoire du cinéma américain, des œuvres plus ostensiblement « transgénériques », traversant des frontières rarement franchies entre des genres très différents. Souvent, ces œuvres singulières s’inscrivent dans des démarches artistiques « politiques », au sens où elles revendiquent une dimension discursive et la tenue d’un discours sur les sociétés humaines. Dans ces œuvres, le passage d’une frontière générique permet alors d’interroger le passage d’un autre type de frontière (géographique, sociale, sexuelle, etc.).
Je m’intéresserai dans cette communication au film Kaboom, une comédie dramatique fantastique en forme de teen-movie tournée par Gregg Araki en 2010. On observe en effet dernièrement le développement des films pour adolescents ou jeunes adultes à tonalité fantastique ou surnaturelle (voir, par exemple, Jennifer’s Body, de Karin Kusama, sorti en 2009). Le passage de cette limite générique entre teen-movie et fantastique offre aux cinéastes la possibilité de « brouiller les frontières », d’amoindrir la différence entre réel et fiction, entre « nature » et « culture », entre inné et acquis. Souvent, l’intrusion du fantastique dans le teen-movie est le moyen, pour les cinéastes, d’inviter au franchissement d’autres frontières, notamment « de genre » ou de sexe. Ainsi, dans Kaboom, l’hybridité générique sert directement le propos du film, celui de bousculer, renverser, détourner les frontières entre genres et orientations sexuelles (le film reçut d’ailleurs la Palme Queer au Festival de Cannes 2010). En montrant comment le passage des frontières génériques dans le cinéma américain permet aux cinéastes d’interroger le franchissement d’autres frontières, cette communication veut insister sur l’idée qu’une frontière n’est toujours qu’un artefact humain, qu’un processus de catégorisation, dans une perspective dialogique entre cinéma et société.

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