DELAPORTE Chloé (2012), « Alice Guy : le processus interprétatif d’une pionnière du cinéma », dans JAN-RÉ Mélody (dir.), Réceptions. Le genre à l’œuvre (Volume 1), L’Harmattan (coll. « Logiques sociales »), p. 159-172

Posant la question de l’interprétation genrée des œuvres et des carrières artistiques, je propose dans cet article l’étude d’un cas particulier : celui du parcours interprétatif d’Alice Guy, « première » réalisatrice de l’histoire du cinéma. Le cas d’Alice Guy connaît, selon les périodes, des interprétations différentes, au sein desquelles le genre (« gender ») de la cinéaste intervient à des niveaux variés. Ce premier constat dessine une généalogie de l’interprétation d’Alice Guy (qui constitue le cœur de cet article) et met en lumière l’importance du tournant des années 1970 dans la légitimation de cette cinéaste. La théorie filmique féministe est l’un des piliers de ce processus ; l’article se concentre donc sur cette troisième phase interprétative. Il est ensuite frappant de constater que la dynamique de revalorisation d’Alice Guy s’appuie non pas tant sur ses œuvres, ses films, mais bien sur son parcours, interprété comme atypique, singulier, original. La légitimation d’Alice Guy s’inscrit en effet dans un processus plus large de reconnaissance des « auteurs » du cinéma, dans une tradition auteuriste. Par l’analyse de ce double mouvement (introduction du genre dans l’interprétation et médiation auctoriale), cet article veut plus largement interroger les rapports entre genre et interprétation, dans une perspective sociologique. Il ne s’agit donc pas de porter un regard ou un jugement sur la probité des éléments qui servent les interprétations d’Alice Guy, que ce soit pour les contester ou les légitimer, mais bien de retracer une histoire interprétative de cette cinéaste, sorte de méta-interprétation de son parcours. Ce sont donc les interprétations, les « discours sur », qui fournissent le matériau empirique, et non directement les œuvres ou le parcours de la réalisatrice.