DELAPORTE Chloé (2016), « La pornophilie en contexte numérique », dans CHÂTEAUVERT Jean et DELAVAUD Gilles (dir.), D’un écran à l’autre, les mutations du spectateur, Paris, INA-L’Harmattan (coll. « Les médias en actes »), p. 137-146

Cet article a pour but de proposer un éclairage sur les évolutions contemporaines des pratiques spectatorielles en considérant un espace singulier, celui de l’audiovisuel pornographique. Ainsi, qu’est-ce qu’être spectateur ou spectatrice de porno aujourd’hui ? Il nous faut en introduction préciser quelques éléments. Le premier concerne le choix du porno comme terrain d’investigation. Il ne s’agit pas, ici, de penser l’audiovisuel pornographique comme un champ complètement autonome, qui vivrait sa vie à côté du reste de la société et, en l’occurrence, des productions artistiques et culturelles. L’idée d’une autonomie du champ pornographique tient si l’on envisage le plan économique : les réseaux et structures de production et de distribution agissent en relative autarcie, ce que plusieurs enquêtes sociologiques ont mis en évidence. En revanche, rien ne nous indique que la réception et l’interprétation d’un document pornographique soient singulières ou en tous cas plus singulières que dans n’importe laquelle des situations de consommation d’objets filmiques. Si le sens n’est pas dans l’objet, mais qu’il est produit par l’activité d’interprétation du spectateur au contact des objets – ce que nous sommes assez encline à croire –, alors le porno n’implique pas nécessairement une « spectature » particulière. Nous n’allons donc pas chercher ici à dresser le portrait sociologique du pornophile lambda, mais utiliser l’audiovisuel pornographique comme une entrée vers la question des mutations du spectateur. Notre deuxième précision porte sur le champ couvert par l’étude : nous nous concentrerons ici sur le porno mainstream, donc largement occidentalo-centré et hétéro-normé, et plus particulièrement sur le porno « 2.0 », c’est-à-dire tel qu’il est proposé actuellement à la consommation sur Internet de façon gratuite et participative, via les nombreuses plateformes ou « tubes » comme YouPorn, XHamster, PornHub, RedTube et, pour le versant français, MyPornMotion.