Delaporte Chloé (2017), « Les catégories traditionnelles de l’analyse filmique à l’épreuve de l’audiovisuel pornographique », Théorème, n°28, p. 199-208

Si l’audiovisuel pornographique est le plus souvent abordé sous l’angle des représentations (notamment de genre, race, classe), des approches esthétiques ont également été proposées, notamment au sein des études cinématographiques : sont ainsi régulièrement soulignées les qualités plastiques de films « pornos » tournés par des réalisateurs et réalisatrices auteurisé-e-s, comme Bruce LaBruce, HPG, Ovidie, Émilie Jouvet ou Virginie Despentes. Cet article examine une frange audiovisuelle moins fréquemment étudiée : celle du porno mainstream, officiellement commercial et sans revendication artistique, tel qu’il est proposé au visionnage sur internet via les plateformes pornos généralistes, les « tubes », comme YouPorn, XHamster, PornHub ou encore Tukif, le leader français. Plus précisément, cet article se concentre sur le porno « pro-am », c’est-à-dire sur les films pornos produits dans un environnement professionnalisé mais se présentant comme tournés par et avec des amateurs. Le pro-am constitue une part considérable des vidéos pornos, particulièrement en France où le porno amateur est très apprécié des publics.
« Le » porno est une catégorie incluante dont l’amplitude tend à masquer les nombreuses variations qui existent entre les millions de films pornos déjà tournés et diffusés. Parler « du » porno, c’est un peu comme parler « du » cinéma : il existe autant de genres, styles et formes de films pornos que de genres, styles et formes de films « tout court ». Il ne s’agit donc pas ici de caractériser « l’esthétique pornographique » ni de fournir un catalogue des traits filmiques qui seraient censés caractériser « le » porno. Il conviendra en revanche d’examiner les outils dont disposent les analystes (chercheurs, étudiants, critiques, etc.) pour décrire formellement ce type d’objets filmiques, l’étape de la description étant vraisemblablement un préalable ou un corollaire à leur étude esthétique. Le caractère heuristique de l’analyse filmique tient d’ailleurs à sa capacité à se confronter à des objets qui l’interrogent, la chahutent, la bousculent ; Jacques Aumont et Michel Marie écrivent ainsi que « s’il s’agit uniquement de conforter des a priori esthétiques, des goûts personnels ou des catégories critiques établies, l’analyse ne sert pas à grand-chose » (Aumont, Jacques et Marie, Michel, L’Analyse des films [3e édition], Paris, 2015, Armand Colin, p. 254).