DELAPORTE Chloé (2017), « Sociologie d’un Nouveau Monde. Fievel Mousekewitz en exil, une histoire de l’Amérique », dans THIVAT Patricia-Laure (dir.), Voyages et exils au cinéma. Rencontres de l’altérité, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion (coll. « Arts du spectacle – Images et Sons »), p. 87-100

Le 21 novembre 1986 sort sur les écrans états-uniens un film d’animation produit par Steven Spielberg : Fievel et le Nouveau Monde / An American Tail. Ce long métrage en couleur d’une durée de 80 minutes, réalisé par Don Bluth à partir d’une histoire originale de David Kirschner, se présente comme le récit de voyage d’une famille de souris russes de confession juive, les Mousekewitz, exilée aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle.
Deux intrigues s’entrecroisent, déterminant deux fils narratifs et deux conduites de suspens. La première concerne le personnage de Fievel, cadet de la famille Mousekewitz. Le jeune souriceau est séparé du reste de sa famille, lors de leur traversée de l’Atlantique, et a pour objectif de la retrouver aux États-Unis. L’enjeu premier est ainsi la quête des retrouvailles, plusieurs fois envisagées par le spectateur. Mais Fievel et le Nouveau Monde développe également une deuxième intrigue, d’égale importance : la lutte des souris pour la liberté, menée contre les chats qui exercent leur terrible pouvoir. C’est que le cas des Mousekewitz raconte une histoire plus large, celle de l’exil des Juifs d’Europe de l’Est aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, fuyant les nouvelles vagues de pogroms et les persécutions. Mais plus encore que la diaspora juive, c’est tout une migration européenne que Fievel met en scène, représente, anime. Incarnée par de multiples personnages diégétiques aux accents européens, comparses immigrants de Fievel ou simples figurants, l’union des souris migrantes et/ou opprimées en Amérique est la seconde intrigue du film, guidant le récit au moins autant que la recherche de la famille. Les deux thématiques trouvent d’ailleurs leur aboutissement dans une même fin, une même victoire : c’est alors que réussit le plan diabolique visant à se débarrasser des chats que Fievel, héros de cette révolution, est retrouvé par les siens.
En tant que mise en scène d’un exil particulier (celui de la famille Mousekewitz) et d’un flux migratoire général (celui des Européens aux États-Unis), Fievel constitue une représentation, une réflexion sur une partie de l’histoire nord-américaine. Il nous semble particulièrement intéressant de considérer les rapports entretenus entre le film, comme système représentatif et discursif, et l’histoire de la migration européenne aux États-Unis. Au moyen de quels marqueurs (temporels et géographiques) Fievel revendique-t-il un ancrage historique ? Est-ce dans une histoire réelle ou dans une histoire fantasmée de la migration européenne que s’inscrit le film ? Que dit cette œuvre de la diaspora juive et de ses rapports avec une plus large communauté migrante ? Ces questions sont autant d’hypothèses qui guident notre étude du film. Celle-ci est menée selon un axe d’observation sociologique désormais convenu, de la production à l’interprétation.